La rabbinisation du monde juif – séminaire à Aix en Provence (24 mai, 12 juin, 21 juin) IECJ

Le domaine des études talmudiques a connu plusieurs bouleversements importants ces dernières décennies, qui ont changé notre façon de lire et de comprendre la littérature rabbinique et l’histoire du mouvement qui l’a produite. La conception traditionnelle de la littérature rabbinique – qui s’inspire plus des comptes-rendus de certains auteurs rabbiniques de l’époque des géonim (9e-11e siècle en Iraq), que des sources talmudiques elles-mêmes – considère cette dernière comme le produit d’un mouvement de savants plus ou moins homogène, qui, après la destruction du Temple, devinrent une autorité juridique et religieuse acceptée dans l’ensemble des rangs du peuple juif. Ainsi, alors que cette approche n’était pas corroborée par le matériel archéologique, des générations de chercheurs ont continué à se fier à ces descriptions médiévales, dans leur analyse de l’histoire du mouvement rabbinique. C’est seulement au milieu du 20e siècle qu’un nombre important de nouvelles données philologiques, historiques et archéologiques remirent en question la perception traditionnelle du mouvement rabbinique et de sa place au sein du monde juif de la fin de l’Antiquité.
L’approche et les analyses proposées par ces recherches sont très variées, mais elles s’accordent toutes – même si ce n’est que de manière implicite, sur les points suivants : (1) Le mouvement rabbinique constitue un mouvement, avec un point de départ historique qui instaure une rupture avec d’autres formes, précédentes ou contemporaines, du judaïsme ; (2) Même si les racines idéologiques et intellectuelles de ce mouvement précèdent la destruction du Temple en 70, il subit une phase importante d’institutionnalisation seulement après cette date et plus probablement après l’échec de la révolte anti-romaine des Juifs Palestiniens en 135 ; (3) En général, l’image du mouvement rabbinique qui se dégage de ces études est celle d’un mouvement minoritaire et parfois même marginal, qui n’arrive à imposer sa domination au sein du monde juif que vers la fin de l’Antiquité tardive. En effet, c’est seulement au 8e siècle en Babylonie que l’on constate une certaine organisation et institutionnalisation des mouvements qui contestent explicitement le mouvement rabbinique. C’est à ce moment là que le mouvement rabbinique impose son autorité et sa vision du judaïsme et de la Bible à l’ensemble des différents groupes à l’intérieur du peuple juif, canonise le Talmud Babylonien et l’érige en texte fondateur du judaïsme sur le plan théologique, pratique et juridique.
Cette vision du mouvement rabbinique devient de plus en plus consensuelle dans le domaine des études juives contemporaines. Elle réussit à répondre à plusieurs énigmes que relève la quasi absence de témoignages extérieurs au mouvement rabbinique. Mais en même temps, elle ouvre la porte à une nouvelle question, qui n’aurait pas pu être soulevée auparavant : comment le mouvement rabbinique devient-il celui qui détermine la forme normative du judaïsme à partir du Moyen Âge ? Comme le remarque Seth Schwartz, les chercheurs modernes supposent simplement qu’à un certain moment le mouvement rabbinique a emporté la victoire. Mais cette victoire est loin d’être évidente. Une lecture des sources rabbiniques révèle les tensions qui existaient entre les normes avancées par les rabbins et celles de la société juive contemporaine. En réalité, la plupart des chercheurs qui reconnaissent qu’un processus de rabbinisation a eu lieu se contentent souvent de fournir les preuves de ce processus mais ils ne répondent pas à la question du comment il a pu se produire. C’est à cette question que je voudrais consacrer mes recherches dans les années à venir.
Dans le contexte de la fin de l’Antiquité, la littérature rabbinique classique, rédigée en Palestine et en Babylonie entre le 2e et le 7e siècles, articule une forme particulière du rapport entre l’individu et la loi morale. Comme les autres discours spirituels qui lui sont contemporains, cette littérature façonne des concepts (comme le yeser ha-r‘a ou le yisûrim) qui fournissent à l’individu une terminologie spirituelle lui permettant d’établir un lien avec la sphère divine. Sa particularité, en revanche, se révèle dans son rejet d’une éthique extra-mondaine, répandue dans d’autres discours spirituels de l’époque, et dans son insistance sur le fait qu’un conflit perpétuel existe entre l’homme et la Loi.
Après avoir décrit les caractéristiques principales du discours éthique rabbinique, et ses rapports conceptuels avec d’autres systèmes éthiques contemporains, il est temps maintenant d’étudier les modalités de la diffusion et de la réception de ce discours : comment la conception rabbinique du rapport entre l’individu et la loi morale est parvenue à déterminer la forme normative dans le judaïsme depuis la fin de l’Antiquité. Cette réflexion doit être accompagnée d’une question complémentaire : comment la diffusion du judaïsme rabbinique, sa transformation en une religion normative et populaire, a-t-elle influencé à son tour le discours rabbinique ? Comment cette transformation a-t-elle modifié les catégories conceptuelles et les prescriptions d’un discours qui ne se veut plus exclusif mais, au contraire, qui prétend être valable pour une société entière, composée de gens ordinaires, de « non-initiés », de « laïques ».
Le séminaire comprendra trois séances :
Le 24 mai (17h) – Introduction historiques et méthodologique
Le 14 juin (14h) – Vie en sainteté dans le monde : lecture du traité kallah
Le 21 juin (14h) – Sagesse pour la foule : lecture du traité Avot

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