Lacan et l’antiphilosophie freudienne

Jeudi prochain, le 12 mai à 18h30, je donne la conférence “Paul, Lacan et le Talmud face à la Loi”  à l’Amphi PEIRESC de la Faculté de Droit de l’Université d’Aix en Provence (3, avenue Robert Schuman). En guise d’introduction, je copie ici quelques notes préliminaires que j’ai rédigées en cours de la préparation de cette conférence. Pour la suite – venez à la conférence ou écrivez moi pour que je vous envoie le texte. 

1. Jacques Lacan est un exégète de Freud. Son rapport au texte freudien est révérenciel, mais tout comme l’exégète religieux, il prend des éléments déjà existants dans le texte freudien et les oriente différemment, les organise dans un cadre qui n’est pas tout à fait celui de l’auteur original, sans pour autant le contredisant, au moins pas directement. On peut dire que pour Lacan, Freud, ou plus précisément son texte, n’a pas encore dit toute sa vérité. C’est pour épuiser cette vérité que Lacan aborde les textes freudiens.

2.  Je voudrais proposer la thèse suivante : Lacan, dans son interprétation, son exégèse de Freud, opère sur lui une démarche « hégélienne » – celle de l’Aufhebung. Je ne vais pas entrer ici aux débats philosophiques sur la bonne et juste traduction de ce terme, qui n’existe probablement pas. Mais l’idée qu’elle exprime, en ce qui nous concerne, est claire, si on peut le dire – il s’agit d’une annulation d’une thèse, d’un système de pensée, d’une idée, une annulation qui ne les annihile cependant pas ; par la rencontre avec une autre thèse, un autre système de pensée, une autre idée, il les transforme en une nouvelle thèse. Cette nouvelle thèse s’appuie sur l’ancienne toute en la dépassant, elle l’appuie tout en la renversant. Je propose que Lacan opère une Aufhebung sur la théorie freudienne lorsqu’il essaie de la garder et en même temps de la replacer dans un mode de penser qui lui est hostile.

3. Je cerne cette démarche lacanienne autour de la question du rapport entre l’individu et la loi morale, à laquelle Lacan a consacré notamment un des ses séminaires – le séminaire VII – L’éthique de la psychanalyse. Lacan, dans ce séminaire, ne décrit pas seulement l’éthique de la psychanalyse, mais aussi les différences et les tensions entre cette éthique et l’éthique qu’il nomme « philosophique » ou « l’éthique des biens ». Selon une formule certes trop simpliste, l’éthique philosophique (je suis tenté de dire ici l’éthique normale) mesure la valeur de l’action humaine par rapport à un idéal du Bien, tandis que l’éthique psychanalytique mesure la valeur de l’action par rapport au désir de l’homme qui l’accomplit (ou qui souhaite l’accomplir). Le mot d’ordre psychanalytique, tel que Lacan le formule dans son séminaire, est « il ne faut pas céder sur son désir ».

4. Cette éthique psychanalytique, qui cherche à veiller que l’homme ne cède pas sur son désir, est basée sur une conception de l’homme qui est radicalement différente de la conception de l’homme que nous propose l’éthique « philosophique ».  Le socle de cette « éthique du désir » est le discours rabbinique classique, tel qu’il est articulé dans les premiers siècles de notre ère et nous est transmis par la littérature rabbinique classique (littérature talmudique).

5. Une clarification importante – je ne m’intéresse pas ici aux débats qui ont pu avoir lieu dans le passé, peut-être toujours aujourd’hui, sur le rapport « biographique » de Freud au judaïsme – connaissait-il l’hébreu, les enseignements rabbiniques, la fameuse Bible que lui a donné son père et l’influence que cela avait sur lui etc. Ce sont des questions biographiques, qui ne nous aident pas à comprendre la place occupée par la théorie psychanalytique dans notre culture. Lorsque je parle du discours talmudique comme la base conceptuelle de la théorie freudienne je me réfère à Freud comme une sorte de « porte-parole » du discours rabbinique, très probablement à son insu. En d’autres termes, je propose que Freud a théorisé une position rabbinique existante mais non réfléchi sur le rapport de l’homme à la loi morale, au bonheur et au désir. Sa théorie psychanalytique est basée sur une conception anthropologique rabbinique, laquelle est aux antipodes de la conception anthropologique dominante dans la culture occidentale depuis Platon.

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Commentaires

  • Barneaud claude  On 9 décembre 2011 at 2:30

    bonjour
    je voudrais apporter une nuance quant à vos remarques sur la conception de l’éthique chez Lacan (ne pas céder sur son désir) par rapport à celle des philosophes (le bien moral).
    Je vous parle d’expérience sur ce sujet et je peux vous dire qu’il serait trop simple de procéder à une telle opposition car, de fait, pour Lacan il s’agit de rendre les deux compatibles.
    Ne pas céder sur son désir, certes, mais en accord avec l’impératif catégorique de Kant, c’est à dire de la loi humaine.

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