Le délire et la prison

1.

Le désir de pécher, écrit Paul dans son Epître aux Romains, est éveillé par le loi : « C’est par la loi que vient la connaissance du péché » (3 :20). Il s’agit d’une des ses intuitions les plus irritantes, les plus convaincantes – la loi (ou, peut-être, seulement son expression extérieure, sa forme littérale, obligeante, déterminée et déterminante) indique le péché et évoque en nous le désir de l’atteindre. « Moi, autrefois quand j’étais sans loi, je vivais ; mais le commandement étant venu, le péché a pris vie, et moi, je suis mort. Et il s’est retrouvé que ce commandement, qui devait me conduire à la vie, m’a conduit à la mort. Car le péché, saisissant l’occasion, m’a séduit par le commandement et, par lui, m’a fait mourir » (7 :9-11). Le commandement – c’est-à-dire ce qu’il faut faire, ce qui est inscrite dans la pierre, la Torah de la chair, avec ses mots matériels, sa vulgarité concrète, sa grossièreté simple et limitée. Paul n’arrive vraiment pas à comprendre comment une loi écrite, détaillée et aussi scrupuleuse peut contenir en elle l’esprit humain, le diriger vers la vertu suprême, vers la vérité divine.

La Torah est vraie, écrit Paul aux membres de l’église romaine. Elle a été dispensée par Dieu, et c’est précisément là où se trouve sa vérité – dans sa dimension divine, spirituelle, et non pas dans sa dimension humaine, littérale, écrite, qui limite et qui tue.

Pour Paul, la loi indique le péché. Avec ses mots durs, et son autorités sans grâce, elle signifie le vide qui est à la fois faux et réel ; elle fonde dans ce vide une promesse trompeuse qui nous attire vers elle comme la flamme appelant le papillon de goutter de la première lumière, première et dernière.

C’est ainsi que Jacques Lacan, dans son séminaire sur l’Ethique de la psychanalyse, lit ces propos de Paul. Pour Lacan, l’intuition de Paul n’est pas moindre de celle de Freud. Le péché est « la Chose » (das Ding) – il est ce que la loi moral indique, qu’il pointe, et c’est qu’est produit le désir : par la formulation de l’interdit, la loi donne corps au péché, et fait naître le désir de la transgression.

Lacan, en vrai disciple de Freud, n’est pas en accord avec Paul lorsque celui-là appelle à renoncer à la « lettre » de la Loi (c’est-à-dire à sa dimension extérieure, littérale) afin d’éviter le péché. Il n’y a rien en l’homme, selon Lacan, qui le prépare au « bonheur », et il n’y a rien dans le monde qui prépare la position de l’homme heureux. L’existence harmonieuse entre l’homme et le monde, l’homme et Dieu, est à la base du projet paulinien (et, en fait, du projet éthique de beaucoup de philosophes antique). Cette existence est utopique, selon le psychanalyste. Elle contredit la condition humaine (que Paul voulait, justement, dépasser). Paul nie la nécessité de la loi morale pour l’être humain. Il pense que les hommes puissent vivre sans loi, par une sorte de dispositif naturel d’adaptation entre eux et la place que l’ordre (le cosmos) divin a préparé pour eux. Mais un tel dispositif, comme dit Lacan, comme disait Freud, n’existe pas. La loi est nécessaire car sans elle rien ne nous indiquera le réel, c’est-à-dire la place que nous occupons tout de même dans le système chaotique des choses. Le réel qui nous rend vivant, le réel qui nous tue.

2.

Comme Lacan, comme Freud, les rabbins de l’Antiquité ne croient pas qu’une existence harmonieuse de l’homme dans le monde est possible. Une telle existence fera redondante la loi moral (puisque l’homme agit automatiquement selon la morale), et comme cette harmonie n’est pas possible, la loi morale est nécessaire. Il faut l’élaborer, il faut l’étudier, il faut, bien entendu, lui obéir et surtout – il faut être conscient à l’obligation de lui obéir, à son aspect autoritaire et, dans une certaine mesure, arbitraire.

Au premier abord, cette position paraît plus répressive pour la simple raison suivante : nous n’aimons que l’on nous dit ce que nous devons faire.

Paul nous raconte que nous sommes libres. Que tout ce que nous devons faire est de remplir nos cœurs d’amour et de foi afin de devenir un avec le messie, avec Dieu. Mais le projet qu’il articule suppose qu’entre moi et Dieu existe le même fondement, une vérité commune ; que nous participons au même ordre, à la même loi. En d’autres termes, il est vrai que le projet de Paul (et on peut dire la même chose sur les écoles philosophiques de l’Antiquité), ne me dit pas ce que je dois faire de manière aussi autoritaire et détaillée que le projet rabbinique, mais il me dit ce que je suis ; il articule la vérité qui se trouve en moi et me commande de la découvrir et de faire en sorte d’agir en harmonie avec elle.

La loi dans la conception rabbinique est autre. « Inscrite dans la pierre », « inscrite sur les tablettes ». Mais si la loi chez Paul renvoie au péché, pour les rabbins antiques la loi indique la liberté – comme dit le célèbre midrash – ne lit pas « inscrite » (harout) mais « liberté » (herout).

L’homme se trouve en face de la Loi. Cette dernière lui est bloquée (pensez à l’homme de Kafka devant les portes de la Loi). L’homme peut approfondir sa connaissance de la loi et essayer d’y pénétrer. Il peut lui obéir aveuglement. Mais puisqu’il n’y a rien en l’homme qui le dirige vers une action harmonieuse, automatique, selon la parole divine, l’homme peut également s’enfuir de la Loi, se débarrasser de son joug, renier l’obligation de lui obéir, mépriser son autorité.

Ce sont précisément l’extériorité de la Loi et son caractère arbitraire, qui soulignent, et de ce fait établissent, la liberté radicale de l’homme assumée par le discours rabbinique – tu peux être bon ou mauvais, mais il n’y a rien en toi qui est censé te diriger de ta naissance, par ta nature, vers la nature ou vers le vice.

Parfois cette idée est exprimée de façon implicite. Parfois on trouve des expressions plus claire. Mais rarement elle est présentée de manière aussi claire, qui souligne en un sens son absurdité, comme dans le texte suivant. Il s’agit d’un passage que l’on trouve dans un des passages de Pesikta deRav Kahana, un recueil palestinien des exégèses du Ve siècle, destiné probablement à la préparation des sermons à la synagogue :

Comme un groupe de bandits qui avait agi contre le roi, celui-ci les captura et les mit en prison. Que firent-ils ? Ils creusèrent un tunnel et s’enfuirent. L’un d’entre eux ne s’enfuit pas. Le matin, le roi le trouva et lui dit : « Idiot, le tunnel était devant toi et tu ne t’es pas enfui. Tes amis qui se sont enfuis, que puis-je faire d’eux ? »

Ainsi disait le Saint, béni soit-il, aux impies : « Le salut se perd pour eux » (Job 11, 20). Mais les pieux, qui n’écoutent pas le mauvais penchant, ne sont pas sous l’empire du feu de la Géhenne. [On apprend cela] a fortiori de la salamandre, qui naît du feu, or celui qui s’oint lui-même avec son sang est protégé du feu. Les sages, pour lesquels le corps entier est du feu et la Thora entière est du feu, a fortiori [sont-ils protégés du feu]. Ainsi il est dit « Ma parole n’est-elle pas comme le feu » (Jér. 23,  29)

Cette exégèse n’apparaît pas dans d’autres recueils de la période talmudique (on le trouve dans des recueils plus tardif). En fait, elle ne figure pas dans la manuscrit entière de la Pesikta, mais dans un fragment que Mandelbaum, l’éditeur de l’édition savante de la Pesikta, a inclus dans l’annexe 3 de son édition. Il n’est pas clair alors si cette exégèse fait partie du recueil même, ou bien s’il s’agit d’une invention d’un des copistes, qui à intégré ce midrash dans sa copie par erreur ou par un éclat d’originalité. De toute manière, c’est justement le statut extérieur, non « authentique », de ce texte qui le rend à mes yeux aussi significatif, puisqu’il permet au texte de ne pas suivre méticuleusement l’ordre du discours de la littérature rabbinique, de gratter un peu la couche qui donne à cette littérature son caractère, mais qui l’enchaîne en même temps dans un système de dits et de non-dits. Grâce à son statut liminal, notre texte peut exprimer cet élément de l’inconscient rabbinique ; dire clairement ce à quoi la littérature rabbinique « classique » se réfère seulement implicitement, ce dont elle craint d’exprimer.

Car notre exégèse expose, dit clairement, le fondement de la conception de l’homme et du rapport entre l’homme et la loi dans la littérature rabbinique – l’éthique rabbinique appelle l’homme à rester en prison ! Afin de se protéger du mauvais penchant, c’est-à-dire de l’élément qui tire vers le danger, vers la transgression, vers la folie et vers la mort, l’homme devrait rester à la prison de la loi. C’est seulement dans cette prison que le roi, c’est-à-dire Dieu, c’est-à-dire la loi elle-même, pourra le protéger. Il n’y a rien dans cette idée qui contredit ce que l’on trouve ailleurs dans la littérature rabbinique, sauf le fait qu’il articule les choses de manière aussi brute – la loi est la prison, et pourtant on ne t’appelle pas à t’enfuir.

Selon Paul, la loi indique le péché qui apporte avec lui la mort. La mort étant mauvaise, pour s’en sauver il faut renoncer à la loi (ou plus précisément à sa forme extérieure, arbitraire, légale). Selon les rabbins de la période talmudique, la Loi indique la liberté. De par son extériorité et son aspect arbitraire, il indique pour l’homme la possibilité de s’en évader, de ne pas prendre sur lui « le joug des commandement », « le joug du royaume céleste ». Mais cette liberté est dangereuse. Elle peut bruler l’homme dans le feu du mauvais penchant, le feu de l’Enfer. Afin de se sauver de la mort il faut donc renoncer à la liberté. Un acte qui lui-même signifie une liberté radicale.

3.

Où nous en sommes ? Lacan semble dire que nous sommes tout à la fois le père et le fis, la vie et la mort. Nous sommes donc parfois ici, dans le délire paulinien, et parfois là, à la prison rabbinique. Plus jamais nous ne pourrons renoncer à une de ces options.

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