Pour le nom de qui ? L’inexsitence du progrès spirituel chez Leibowitz

La première rencontre avec Yeshayahou Leibowitz (1903-1994) est souvent inoubliable. Qui est ce vieux Juif israélien, avec un fort accent ashkénaze, une voix si rassurée qui prononce des avis aussi tranchés sur tout ? Qui est ce vieil homme en kipa qui observe méticuleusement la manière de vie religieuse, mais qui en même temps, et contrairement à la grande majorité des juifs religieux israéliens, est dénoué de toute trace de messianisme national voire nationaliste ? Qui est celui dont les propos résonnent de moins en moins dans la sphère publique israélienne, et dont la disparition a marqué peut-être un point de non retour dans le processus de l’appauvrissement de cette dernière?

Ce personnage unique a déjà trouvé une place dans les libraires françaises, avec quelques traductions de ses ouvrages ainsi que des monographies et numéros de revues consacrés à sa pensée. Ces écrits donnent souvent l’image d’un Maimonide moderne, pieux et savant qui agit dans toute sa force contre les tendances messianiques juives qu’il juge dangereuses voire destructives. En effet, Leibowitz était peut-être un des premiers à saisir la dimension messianique de la droite religieuse israélienne en général et du mouvement de la colonisation juive dans les territoires palestiniens en particulier. Appelant déjà en 1967 à rendre les territoires occupés, il agissait comme s’il savait déjà la gravité des désastres qu’évoquera ce mélange entre religiosité et nationalisme dans le contexte israélien. L’histoire semble lui avoir donné raison.

A certains égards la vision leibowitizienne du judaïsme est effectivement très proche de celle de Maïmonide. Pourtant, une différence distingue les deux. La voir, c’est comprendre mieux le projet de Leibowitz ainsi que son échec.

Dans son combat contre le messianisme juif Leibowitz insiste sur l’existence de ce que l’on peut appeler l’impératif catégorique juif, à savoir l’appel, que l’on trouve plusieurs fois dans la littérature rabbinique, d’accomplir les commandements ‘pour leur nom’ (li-shema, ce qui peut se traduire aussi par « pour son nom (celui du commandement ou de la Torah). Comme toute une série des penseurs juifs allemands, Leibowitz voit derrière cet appel l’obligation du Juif religieux d’agir sans aucune attente de salaire, et sans aucun espoir de rédemption. L’action religieuse doit être motivée par le seul sens de devoir.

Cette vision rationaliste à été à tort attribué à Maïmonide. Certes, le philosophe médiéval était un rationaliste. Mais son rationalisme semble être bien plus mystique que celui des penseurs rationalistes de nos jours. Pour Maïmonide, qui était après tout un philosophe médiéval, l’objective de la démarche rationnelle était la contemplation du monde divin. L’accomplissement des commandements est perçu par lui comme une des étapes nécessaires dans le progrès spirituel de l’homme qui aboutit par la vertu suprême – une vie consacrée entièrement à une réflexion sur la divinité. Certes, nous ne sommes pas tous capables d’atteindre ce niveau suprême du progrès spirituel. Il n’en demeure pas moins que c’est ce niveau-là qui donne sens au progrès spirituel, sur le plan individuel et collectif.

Or, l’éthique juive selon Leibowitz (qu’il refusera par ailleurs de la qualifier ainsi), ne suppose pas l’existence de cet état spirituel supérieur vers lequel nous devons se diriger, ce qui peut justifier à nos yeux la demande d’accomplir les commandements. Contrairement à Maïmonide, Leibowitz annule entièrement cette dimension du discours rabbinique qui le rende en une éthique de soi. Il ne pense pas que le judaïsme constitue un système moral qui emmène l’individu à améliorer sa condition spirituelle. Quant à Maïmonide, ce dernier a mis peut-être trop d’accent sur cette dimension, que les rabbins de l’époque talmudique, comme j’ai tenté de montrer ailleurs, ont essayé de dissimuler. De ce point de vu, Leibowitz ne peut aucunement être considéré comme l’incarnation moderne du philosophe médiéval.

On ne doit donc pas s’étonner si le judaïsme éclairé de Leibowitz semble aujourd’hui gagner des terrains de plus en plus minces dans la société juive israélienne, tandis que le messianisme dans toutes ses formes devient la base conceptuelle de plusieurs mouvements idéologiques, politiques et religieux. Le judaïsme selon Leibowitz a perdu entièrement son aspect d’éthique de soi. Si on peut dire que le judaïsme de l’époque talmudique dissimule cet aspect du mode de vie rabbinique, Leibowitz le rejette entièrement (et insiste sur ce rejet de manière presque enfantine). La différence entre le discours rabbinique classique et celui de Leibowitz peut être formulée ainsi : alors que pour les premiers le progrès spirituel est un produit du mode de vie rabbinique sans pour autant être sa source de légitimité (la légitimité des commandements n’est pas dérivée du fait qu’ils nous permettent de progresser spirituellement, mais de leur statut divin), pour le dernier le progrès spirituel est simplement inexistant !

Mais ce progrès spirituel, cet espoir d’amélioration articulé dans un discours pratique et théorique, est indispensable pour ceux qui veulent mener une vie meilleure. Renoncer à ce progrès, c’est laisser la place à d’autres discours qui l’articulent parfois de manière maintes fois plus irresponsable et dangereuse. Pourquoi Leibowitz a renoncé à cet espoir du progrès spirituel? Peut-être parce qu’il était content de sa vie comme elle était, tout simplement. Je me rappelle d’un entretien avec lui dans lequel il a affirmé que l’idée de se prendre la vie ne l’a jamais traversé l’esprit. Il se trouve que pour cette îlot de stabilité dans le paysage intellectuel israélien le progrès spirituel représentait quelque-chose de dangereux. Mais de ce point de vue il me semble que Leibowitz était l’exception qui prouve la règle – c’est l’absence du progrès spirituel qui pose le plus grand danger en ce qu’elle laisse la place à d’autres discours que Leibowitz lui-même jugeait désastreux.

 

 

 

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