Les dernières révélations de cas de pédophilie dans l’Eglise Catholiques, et les réactions de Benoît XVI (comme par exemple ici) m’ont fait penser à une histoire du Talmud de Babylone, sur un grand maître talmudique – Abayey (ca. 280-338), qui, selon la tradition, dirigeait l’Académie rabbinique de Pumbedita.
Si ce récit me semble lié aux dernières affaires et surtout aux réactions du Pape, c’est parce qu’il transmet une conception tout à fait différente du lien entre envergure spirituelle et intellectuelle d’une part et moralité sexuelle de l’autre.
On raconta à Abayey qu’un certain homme avait dit à une certaine femme: “Demain, nous nous léverons tôt et prendrons le chemin”.Abayey s’est dit: “Je les suivrai afin de sauver l’homme d’une transgression.”Il les suivait pendant trois parsot le long du lac. Lorsque l’homme et la femme prirent congé l’un de l’autre, Abayey les écouta. Ils dirent: “La route était longue et la compagnie – agréable”.Abayey s’est dit: Celui qui me haït [=moi-même] n’aura jamais réussi à se tenir. Triste, il s’appuya sur la porte. Un vieux vint et lui enseigna: “Plus l’homme est grand, plus puissant est son mauvais penchant”. (Talmud de Babylone, Souca, 52b)
Comme j’ai déjà pu montrer , le mauvais penchant est un concept clé de l’anthropologie rabbinique. Là où les philosophes et les chrétiens situent une intelligence d’origine divine (c’est-à-dire à l’intérieur de l’être humain), les rabbins des premiers siècles situent cet agent malveillant qui est là du moment de la naissance jusqu’à l’instant de la mort. L’éthique rabbinique n’appelle jamais à purifier son coeur afin d’y laisser la place à la parole divine. Cette idée n’a aucun sens dans le discours rabbinique car le coeur ne peut pas être purifié! Contrairement aux “démons” que l’on trouve par exemple dans les récits du monasticism chrétien (par ailleurs très proches aux récits talmudiques sur plusieurs plans), le mauvais penchant ne peut pas être chassé de l’homme, même si ce dernier représente la plus grand autorité intellectuelle et spirituelle de sa génération.
La beauté du récit se trouve dans l’ironie à l’égard du grand maître et de sa prétention. La grandeur (intellectuelle, spirituelle) de Abayey l’a convaincu que moralement il est supérieur à l’autre homme, et que c’est à lui de combattre le mauvais penchant de cet inconnu. Or, lorsque l’homme et la femme se quittent, Abayey comprend qu’il vaut mieux se concerter sur son propre mauvais penchant, au lieu d’aller jouer le gardien de la chasteté d’autrui.
L’enseignement qui conclut l’histoire continue dans cette direction, tout en portant un message consolant pour Abayey. Le vieux semble lui dire – la puissante de ton mauvais penchant peut indiquer ta propre grandeur! Tu n’es pas censé n’avoir aucun désir.
En effet, non seulement l’idée du célibat n’est pas promue par les maîtres talmudiques, elle est même condamnée par eux, tout comme leur condamnation de l’abstinence dans d’autres domaines. Le projet éthique de l’individu rabbinique est de combattre le mauvais penchant et non pas l’éradiquer; de vivre avec lui sans prétendre être moralement supérieur grâce à son positionnement dans cette échelle spirituelle qui commence par le commun des mortels, passe par l’Eglise est ses représentant avant d’arriver à Dieu. Cette échelle n’existe pas dans la cosmologie rabbinique. L’homme rabbinique est un homme qui ne pourra jamais agir ou réagir comme Dieu.
Pourquoi plus on est grand plus puissant est le mauvais penchant? Est-il une question de conscience? Plus on est grand, plus on est conscient des interdictions de la Loi et des sanctions imposées à ceux qui la transgresse. Plus on est grand (d’âge ou de sagesse) mieux on connaît la Loi du Père, et mieux on peut cerner le mauvais penchant (ce dernier n’étant pas simplement les désirs, mais l’agent qui nous incite à exécuter le désir et transgresser la Loi).
Dernière remarque: Le récit et les propos représentent la position du judaïsme rabbinique des premiers siècles. Depuis, le judaïsme rabbinique (devenu la seule forme du judaïsme religieux) a intégré des conceptions mystiques et spirituelles, juives ou non-juives, qui ont permit l’apparition de la figure du rabbin-saint-ascétique et son usage comme modèle éthique.
Commentaires
Bonjour,
Je viens de tomber par hasard sur cet article, je le trouve plutôt juste et assez intéressant.
Deux remarques toutefois:
1/ L’histoire avec Abbayé relève un certain système de pensée qui n’est pas unique. Dans une autre aggada du Talmud, un Rav prend la mariée sur ses épaules pour danser alors que les contacts entre hommes et femmes sont prohibés. L’explication de cette attitude exceptionelle (car n’ayant pas valeur d’exemple légal)est que le Rav ne risque pas d’éprouver de plaisir au contact avec cette femme.
2/ L’évolution rabbinique que vous décrivez vers la fin de l’article concerne surtout le monde du hassidisme mais n’est pas du tout une généralité. Pour exemple, le Rav Y. Emden dans son Autobiographie explique en détail comment il se retenut de “fauter” avec une jeune fille alors que le désir le parcourait. Les exemples ne sont pas nombreux car les récits autobiographiques comme celui-ci sont rares. Toutefois, on notera que le R. Emden ne constitue pas un cas à part et est complètement accepté par la tradition juive orthodoxe.
Merci beaucoup ces remarques!
Je suis d’accord que le système de pensée présenté dans l’article n’est pas tout à fait unique. Il faut tout de même remarquer que dans le récit talmudique auquel vous faîtes référence (je pense qu’il s’agit de Rav Aha, Bavli Ketoubot 17a), les collègues (ou bien les disciples) de Rav Aha lui demandent s’ils peuvent danser avec la mariée comme lui. Il leur répond – si vous arrivez à la considérer comme une poutre, oui, sinon – non!.
On voit deux choses:
1. Il n’est pas question du yetzer ha-ra dans ce récit (le terme n’y apparaît pas). Aucune référence au fait que Rav Aha l’a complètement éradiqué. Probablement il le maîtrise bien ou mieux que les autres.
2. Par la réponse de Rav Aha on comprend qu’un rabbin peut arriver à maîtriser le yetzer ou non. Si on lit le récit dans son contexte on y voit aucune référence à la grandeur spirituelle de Aha.
Si on veut lire cette anecdote avec celle que j’ai cité dans l’article, on pourrait dire que le yetzer peut être plus grand chez un homme “grand”, mais il existe aussi des hommes “grands” qui peuvent le maîtriser.
Quant à votre deuxième remarque, je suis tout à fait d’accord. Merci pour l’anecdote sur R. Emden!
Bonjour Ron,
je trouve très caricaturale la position que tu prêtes à l’Eglise catholique, tant sur l’autorité du Pape, dont la fonction, certes prestigieuse, ne lui confère aucun pouvoir supplémentaire sur ses propres tentations, que sur la fonction du “démon” dans le processus de tentation. Je pense notamment que la responsabilité de l’homme n’en reste pas moins engagée. Et pour ouvrir le débat, voici une citation d’Origène :
“Dieu ne veut pas imposer le bien, il veut des être libres … A quelque chose tentation est bonne. Tous, sauf Dieu, ignorent ce que notre âme a reçu de Dieu, même nous. Mais la tentation le manifeste, pour nous apprendre à nous connaître, et par là, nous découvrir notre misère, et nous obliger à rendre grâce pour les biens que la tentation nous a manifestés”.(Origène, or. 29).
Merci Nicolas,
Une comparaison entre deux anthropologies ou deux systèmes éthiques risque toujours de tomber dans la caricature… La réalité est sans doute souvent plus nuancée.
Je n’ai pas parlé ici de l’engagement de l’homme, mais plutôt de la manière de chaque discours d’articuler le “drame” qui se déroule lorsque l’homme s’engage dans un combat contre ses tentations d’agir de manière immorale.
Je ne veux rien dire sur la position très problématique d’Origène dans l’histoire de l’Eglise, car elle n’est pas nécessairement liée à l’idée qu’il exprimé dans le texte que tu as cité.
Quoi qu’il en soit, cette citation d’Origène est très instructive. On y voit comment les tentations (ou bien les démons, comme il sera compris chez les Pères du désert) nous apprennent quelque-chose sur la nature futile et fausse de notre être, afin que nous puissions le combattre par l’évangile. Cela rappelle bien entendu les tentations de celui que la tradition considère comme le père de l’érémitisme chrétien – Antoine le grand. Lorsque Athanase raconte l’histoire de celui-ci il pense sans doute à l’idée exprimée par cette citation d’Origène. Et les représentation artistiques au cours de siècles du combat d’Antoine avec les démons, donneront elles aussi un grand rôle aux tentations.
Mais cette citation me fait penser aussi à l’enseignement de Genèse Rabbah 9:9, selon lequel le mauvais penchant est “très bon” puisque c’est grâce à lui que l’homme construit sa maison, se marie, se procrée etc…