Quand je discute de mon travail, j’entends souvent la question – mais enfin, qu’est-ce que la littérature rabbinique? C’est pour répondre à cette question que j’ai rédigé les passages suivants (basés en partie sur un chapitre de ma thèse).
Ces passages ne prétendent pas fournir une thèse exhaustive sur le corpus rabbinique et le mouvement qui l’engendre. Il s’agit uniquement des quelques repères qui promettront, je l’espère, de mieux comprendre les enjeux dans lesquels cette litérature s’engage et les contextes historiques et intellectuelles dans lesquelles ses rédacteurs agissent.
Vous pouvez me contacter par mon adresse email (ron.naiweld@gmail.com) pour obtenir d’autres informations ou pistes bibliographiques.
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La littérature rabbinique
Dans l’historiographie juive, le terme « période talmudique » renvoie à l’époque où était rédigée la littérature rabbinique classique – du Ier au VIIIe siècle, environ. Il s’agit de recueils d’enseignements, d’exégèses, de lois et de discussions dont l’origine peut être antérieure à la date de la rédaction de l’ouvrage. Le corpus rabbinique est habituellement divisé selon deux critères : géographique et historique. Le premier critère distingue les recueils rédigés par les membres du mouvement rabbinique en Palestine de ceux rédigés en Babylonie. Quant au deuxième, il distingue la période tannaïtique (du Ier au début du IIIe siècle) où sont rédigées la Mishna, la Tossefta et la plupart des compilations exégétiques juridiques (midreshei halakha), et la période ammoraïque (du début du IIIe au VIe ou VIIe siècle), où sont rédigés les deux Talmuds (palestinien et babylonien) ainsi que quelques compilations midrashiques concernant principalement des questions théologiques, éthiques ou historiques (midreshei aggadah). Les discussions amoraïques sur le texte mishnaïque sont appelées également Guemara (Guemarot au pluriel). On distingue ainsi la Guemara palestinienne et la Guemara babylonienne. Les rabbins dont les noms sont cités dans les textes sont appelés respectivement tannaïm et ammoraïm. Ainsi, un sage qui apparaît dans la Mishna est un « tanna » (plu. tannaïm) tandis qu’un rabbin qui apparaît pour la première fois dans la Guemara est un ammora (plu. amoraïm)[1].
La période tannaïtique débute au Ier siècle, et se termine avec la rédaction de la Mishna, au début du IIIe siècle, dans l’école de Rabbi Yehoudah le patriarche (ha-nassi). Le rôle crucial que ce dernier a occupé dans l’histoire du judaïsme rabbinique se manifeste, entre autres, par le fait qu’il est souvent désigné par le simple titre de Rabbi[2]. La Mishna est un recueil des enseignements de l’époque tannaïtique, contenant des propos attribués aux sages ayant vécu depuis la période antérieure à la destruction du deuxième Temple à Jérusalem (an 70 de notre ère) jusqu’au début du IIIe siècle de notre ère. Il s’agit probablement d’un manuel d’étude rédigé dans l’école de Rabbi Yehoudah (et non pas d’un code de lois – une idée répandue dans la tradition juive)[3]. La Mishna est divisée en six « ordres » (seder) dont chacun comprend un nombre varié de traités. Un enseignement compris dans les traités est appelé mishna (mishnayot au pluriel). La division en ordres et en traités est thématique. Les ordres sont : Zeraïm (les semences, concerne surtout l’agriculture) ; Moéd (le jour de fête) ; Nashim (les femmes) ; Neziqin (les dommages) ; Qodashim (les choses saintes) ; et Toharot (les puretés).
La Mishna ne comprend pas tous les enseignements et toutes les traditions tannaïtiques. Il y a en effet quelques compilations d’exégèse rabbinique sur les quatre derniers livres du Pentateuque. Ces recueils ont été rédigés après la rédaction de la Mishna, et contiennent parfois des enseignements qui ne correspondent pas aux siens. La démarche exégétique rabbinique (le midrash) est employée dans ces recueils afin de tirer des lois et des idées éthiques ou théologiques du texte biblique, ou bien des fonder des lois et des idées existantes sur l’autorité du texte sacré. Les versets sont expliqués par les rabbins, souvent à l’aide d’un autre verset retiré des livres des Prophètes ou des Hagiographes. De ce fait, ces recueils se distinguent de la Mishna qui se contente généralement de prononcer l’avis de tel ou tel rabbin, sans pour autant s’appuyer sur un midrash qui le liera au texte biblique.
Un autre produit de la période tannaïtique est la Tossefta qui contient des enseignements rabbiniques de la même époque que la Mishna et prononcés de la même manière, c’est-à-dire sans toujours employer la démarche exégétique. La Tossefta, dont le nom signifie « complément» ou « ajout », est organisée de la même manière que la Mishna, à savoir six ordres divisés en autant de traités que la Mishna[4].
Au cours du IIIe siècle, la Mishna de Rabbi Yehoudah est canonisée par les cercles rabbiniques, et devient le texte de base de leurs discussions. La rédaction et la canonisation de la Mishna marque la fin de l’époque tannaïtique et le début de l’époque amoraïque. Cette dernière voit l’essor d’un centre d’études rabbiniques en Babylonie, indépendant jusqu’à un certain degré de celui de la Palestine. Les études palestiniennes autour de la Mishna sont réunies dans le Talmud Palestinien, dit aussi Talmud de Jérusalem, rédigé probablement dans la première moitié du Ve siècle[5]. Quant aux études babyloniennes, elles sont réunies autour du texte de la Mishna dans le Talmud de Babylone. La tradition rabbinique date la rédaction finale de ce dernier à l’an 500 de notre ère. Des études modernes estiment que le Talmud de Babylone que nous connaissons actuellement est le produit de deux phases de rédaction, la première datant du début du VIe siècle et la deuxième datant du VIIe siècle, voire du début du VIIIe[6].
Outre les deux Talmuds, le mouvement rabbinique produit au cours de l’époque amoraïque d’autres recueils midrashiques, sur la Genèse, ainsi que sur quelques livres des Hagiographes. Tandis que les compilations midrashiques de l’époque tannaïtique contiennent principalement des lois, ceux de l’époque amoraïque, rédigés pour la plupart en Palestine, comprennent presque uniquement des récits et des exégèses ayant pour objet des sujets théologiques et moraux sans implications juridiques directes.
Le mouvement rabbinique
Malheureusement, outre la littérature rabbinique elle-même, nous n’avons aucune autre source valable qui nous permettrait de valider les données des rabbins quant au commencement de leur propre mouvement. Le silence de la source historique la plus importante du judaïsme du Ier siècle – l’historien juif Flavius Josèphe, sur ce fait, est tout aussi troublant que la discrétion de ses propos sur l’autre mouvement religieux qui surgit à la même époque – le christianisme. Tandis que pour les trois derniers siècles précédant la destruction du deuxième Temple, nous disposons de plusieurs documents dont la validité historique est relativement incontestable, nous n’en possédons aucun pour ce qui est considéré dans l’historiographie juive comme la période suivante, c’est-à-dire la période talmudique[7].
La naissance du mouvement rabbinique, en tant que mouvement institutionnalisé et hiérarchique qui se voit distinct d’autres courants du judaïsme palestinien, est fortement liée à la destruction du Temple. Quelques détails dans la littérature rabbinique elle-même nous aident à établir l’existence de ce lien. Premièrement, il existe les récits sur la fuite de Rabban Yoḥanan b. Zakaï de Jérusalem, dans lesquels le personnage de Rabban Yoḥanan est traité comme celui qui préfère l’investissement dans l’étude de la Loi au culte exercé au Temple. De même, la littérature rabbinique nous fait parvenir plusieurs sources sur le « synode » de Yavneh ou le mouvement rabbinique fixe des nouvelles lois qui règlent la vie de la nation dans la période après la destruction du Temple. Deuxièmement, on constate que la quasi-totalité des personnages « rabbiniques » ayant vécu avant la destruction du Temple, est appelée par son prénom, tandis que ceux dont l’existence est ultérieure à l’an 70 sont appelés selon les titres du mouvement rabbinique – Rabbi ou Rav[8].
Certes, les racines et les origines du mouvement rabbinique se trouvent bien avant la destruction du Temple. Ainsi en attestent les sources rabbiniques. Dans plusieurs passages, les rabbins se présentent comme les successeurs des groupes de ḥassidim (les hommes pieux) ou de ḥaverim (les membres d’une association). A travers l’expression « les premiers ḥassidim », les rédacteurs font souvent allusion aux groupes de piétistes dont l’observance de la Loi est particulièrement ardente. En règle générale, les ḥassidim ajoutent volontairement aux lois formelles des interdictions complémentaires. Ainsi ils s’éloignent de la possibilité de transgresser la Loi ; dans les termes de la première mishnah du Traité des Pères, ils font « une haie à la Torah ». Les livres historiques des Maccabées (à savoir les deux premiers) ainsi que Josèphe font allusion aux ḥassidim. Il reste à savoir s’il s’agit des mêmes ḥassidim dont parle la littérature rabbinique. Quant aux ḥaverim, nous n’avons pas de sources extérieures attestant leur existence. Selon la littérature rabbinique, il s’agit de groupes d’hommes en dehors de la classe sacerdotale, qui observaient avec ardeur les lois bibliques de la pureté[9].
Selon la thèse traditionnelle, les premiers rabbins sont des pharisiens. Or, comme l’a démontré Shaye Cohen, aucun passage de la littérature rabbinique ne mentionne que tel ou tel rabbin était pharisien. Il se peut que quelques-uns des premiers rabbins aient appartenu à cette secte, mais on ne peut aucunement identifier les fondateurs du mouvement rabbinique avec elle[10]. En effet, plusieurs tannaïm sont, d’après les sources rabbiniques, des prêtres[11], et par ailleurs, les références rabbiniques aux pharisiens sont parfois méprisantes. De même, on connaît parmi les annonciateurs du mouvement rabbinique des figures dont la manière de vie ascétique semble plus proche du mode de vie essénien [12].
Il est impossible, faute de sources, de déterminer avec sûreté l’appartenance sectaire ou la « classe » sociale des premiers rabbins. Nous pouvons néanmoins supposer qu’à la fin de l’époque du Temple, il existe des tendances intellectuelles concernant l’étude et l’interprétation de la Loi biblique. Ces tendances ne sont pas confinées à un seul groupe. Avec la destruction du Temple, elles gagnent plus de terrain et deviennent également plus institutionnalisées sous la direction du mouvement rabbinique[13].
Selon plusieurs chercheurs, dont le plus éminent est Jacob Neusner, le vrai tournant vers l’institutionnalisation du mouvement rabbinique n’a eu lieu qu’après la défaite qui suivit la révolte de Bar Kokhba en 135[14]. Pendant les années qui suivent la destruction du Temple et la défaite contre les Romains en 72, la rupture n’est pas aussi nette. Elle ne viendra qu’après l’écrasement de la révolte de 135, par Hadrien. Ce que Daniel Boyarin appelle « la légende de Yavneh » est donc une construction ultérieure, de la fin de l’époque tannaïtique ou, à en croire Boyarin, de la fin de l’époque amoraïque. Le rassemblement à Yavneh était probablement le résultat d’une sortie forcée des personnalités importantes de la communauté juive de Jérusalem selon une décision prise par Vespasien[15]. Rabban Yoḥanan est sans aucun doute une figure historique, et son rôle dans la fondation du mouvement rabbinique est capital. Or, comme le résume bien Stemberger, ce n’est qu’après 135 que la rupture avec la période du Temple a été accomplie, même si le récit de la fuite de Yoḥanan devient l’histoire fondatrice du mouvement rabbinique[16] :
Le récit de la fuite de Yohanan ben Zakkaï de Jérusalem devenait dès lors le document attestant la fondation du judaïsme rabbinique […] Un long laps de temps n’en demeura pas moins nécessaire avant que l’on ne vît ce renouveau crucial. Seuls les observateurs ultérieurs se rendirent compte que la disparition de l’Etat et la chute du Temple étaient le préalable de l’ascension du judaïsme rabbinique. Il fallut, à l’évidence, bien des années pour que le rabbinat parvînt à s’imposer en qualité de classe dirigeante et à instaurer une certaine uniformité au sein du judaïsme d’avant l’an 70. Le judaïsme rabbinique n’a probablement jamais été l’unique formateur de l’existence juive et, contrairement à ce que l’on a cru pour l’ensemble de cette période, il n’est devenu « normatif » qu’au terme d’une évolution multiséculaire.[17]
La thèse traditionnelle d’un judaïsme rabbinique qui remplace paisiblement et naturellement le judaïsme sacerdotal ne peut plus être retenue si l’on prend en considération les preuves archéologiques et philologiques. Même dans les textes rabbiniques on trouve plusieurs enseignements ayant trait aux conflits entre rabbins et d’autres groupes issus du judaïsme palestinien et babylonien. De nombreuses sources de l’époque tannaïtique témoignent des tensions entre prêtres et rabbins, avant ou après la destruction du temple, sur des questions légales et éthiques mais aussi sur des enjeux de pouvoir politique[18]. Car si la destruction du Temple est un événement tragique qui marque d’une manière brutale la fin d’une forme religieuse juive et le commencement d’une autre, elle n’est en aucun cas définitive. Des aspirations à une reconstruction du Temple existaient bien après l’an 70 au sein même du mouvement rabbinique. Même au IVe siècle, l’empereur Julien, évoquant l’entreprise d’une reconstruction du Temple de Jérusalem, a pu décrire le judaïsme comme centré autour du culte sacrificiel[19].
Si le judaïsme rabbinique ne devient pas normatif dans la société juive après l’an 70, ce n’est pas seulement à cause de l’opposition sacerdotale. Les sources rabbiniques, aussi bien que les découvertes archéologiques, témoignent d’éléments païens dans la culture des juifs de Palestine dans les premiers siècles de notre ère. Aucune synagogue palestinienne à la fin de l’Antiquité tardive n’est construite selon les « normes » rabbiniques. L’interdiction de l’image est même ignorée. Non seulement beaucoup de mosaïques représentent des scènes bibliques, mais on y trouve également un nombre considérable d’images de dieux hellénistiques[20]. De même, sur la monnaie frappée dans des villes « juives » selon les sources rabbiniques et chrétiennes (comme Tibériade ou Sephoris), on a découvert des figures romaines ou des dieux hellénistiques[21].
Nous trouvons dans la littérature rabbinique de nombreux dialogues polémiques avec des philosophes païens, des chrétiens ou des membres d’autres courants du judaïsme antique. La validité historique de ces passages est parfois douteuse, mais ils prouvent que le mouvement rabbinique se voyait lui-même dans un paysage polémique, et que son autorité au sein de la société juive, selon ses propres dires, était loin d’être consolidée.
Les rabbins, ou du moins une partie d’entre eux, se voyaient les dirigeants potentiels de la nation ; lorsqu’ils articulaient des lois ou prononçaient des principes éthiques universels, ils supposaient leur application destinée à tous les juifs. Or la nation n’était pas convaincue. Pour un juif dans l’Antiquité tardive, la voie rabbinique n’était aucunement exclusive. D’autres groupes – comme les juifs hellénistiques ou les judéo-chrétiens – ont permis aussi aux juifs de rester « juifs » dans un environnement étranger. Ils ont proposé des interprétations différentes de la Loi biblique, d’autres adaptations de la Loi à la réalité de l’après destruction.
[1] Il existe plusieurs introductions à la littérature rabbinique qui offrent une vision bien plus complète que celle présentée ici. Des questions concernant la nature ainsi que la date de la rédaction des sources rabbiniques restent toujours ouvertes, et les réponses diffèrent, parfois en fonction des convictions religieuses du chercheur. Le livre de référence qui résume les débats actuels sur la littérature rabbinique est celui de Günter Stemberger,
Einleitung in Talmud und Midrasch, 8. Auflage. Munich, C. H. Beck, 1992. Le livre de Stemberger se base sur l’ouvrage du même nom, publié par Hermann L. Strack en 1887. Une traduction française de la 7
e édition du livre de Strack (revue et corrigée par Stemberger) est parue en 1986. Nous avons utilisé l’édition française sauf dans le cas du Talmud Babylonien pour lequel nous avons utilisé la dernière édition allemande parue en 1992.
[2] Selon les sources rabbiniques, Rabbi Yehoudah n’était pas seulement un maître rabbinique distingué, mais il occupait également une position politique importante. Ainsi, selon plusieurs sources, il entretenait des relations étroites avec les représentants de l’empire. Les sources rabbiniques nous laissent entendre qu’il exerçait son autorité sur les juifs, du moins ceux installés en Palestine. En réalité, la nature de l’autorité qu’il exerçait n’est pas claire.
[3] Sur les avis divergents concernant la nature de la Mishna voir H. L. Strack & G. Stemberger, Introduction au Talmud et au Midrash, Paris, Cerf, 1986, pp. 170-176 ; Moshé Halbertal, Le peuple du livre : canon, sens et écriture, Paris, In Press, 2005, p. 196 n. 1 ; La possibilité d’un lien eixstant entre la canonisation du Nouveau Testament et celle de la Mishnah est signalée par Guy Stroumsa dans « The Body of Truth and its Measures : New Testament Canonization in Context », in Gnosis Forschung und Religionsgeschichte. Festschrift Kurt Rudolph, Holger Preissler et Hubert Seiwert (dirs.), Diagonal, Marbourg, 1994, 307-316, pp. 315-316.
La rédaction de la Mishna est un processus long qui a commencé au moins un siècle avant sa rédaction dans l’école de Rabbi Yehoudah. En réalité, il existait probablement plusieurs autres recueils d’enseigmenets antérieures (voire contemporaines) à la Mishna que nous connaissons aujourd’hui. Il s’agissait également de collections d’enseignements rabbiniques, anciens et modernes, dont Rabbi Yehoudah s’est servi dans la rédaction de sa Mishna. Voir Stemberger, op. cit., pp.166-170.
[4] La nature, ainsi que la date de rédaction de la Tossefta, sont toujours le sujet de désaccords importants dans la recherche. Voir op. cit., pp. 187-195.
[5] Cf. op. cit., 208-209.
[6] Op. cit., pp. 202-208.
[7] Dans l’introduction de Peter Schäfer, The History of the Jews in Antiquity : The Jews in Palestine from Alexander the Great to the Arab Conquest, Luxembourg, 1995, l’auteur explique ainsi la longueur relative de la partie consacrée au deuxième Temple par rapport à celle consacrée à la période talmudique (p. xii). Voir aussi Yeshayahu Gafni, La terre d’Israël dans la période de la Mishnah et du Talmud : Bilan de la recherche, Cathedra 100 (2001) 199-226, p. 200-201 (en hébreu) ; Strack et Stemberger, op. cit., pp. 26-27.
[8] Catherine Hezser, op. cit., p. 64 ; Strack et Stemberger, op. cit., pp. 24-25. Dans l’Evangile de Mathieu, Jésus critique les pharisiens qui aiment « être appelés par les gens rabbi » et incite ses adeptes à cesser cette pratique expliquant : « mais vous, ne vous faites pas appeler rabbi car il est unique votre maître et vous tous vous êtes des frères » (23, 7-8). L’Evangile, rédigé à la fin du 1er siècle, fait allusion à la réalité de l’après destruction.
[9] Voir notre deuxième chapitre L’ascèse rabbinique. Pour les ḥassidim cf. Shmuel Safrai, « The Teachings of the Pietists in Mishnaic Literature », Journal of Jewish Studies 16.1 (1965), 15-33.
[10] Shaye Cohen, op. cit., pp. 36-38. Pour une discussion des critiques de la thèse de Cohen, voir Hezser, op. cit., pp. 69-70 n.95.
[11] Hezser, op. cit., pp. 70-71
[12] Hezser, op. cit., p. 69-77. Voir aussi Seth Schwartz, Josephus and Judaean Politics, Leiden, Brill, 1990, pp. 200-208.
[13] « The first half of the first century shows an emphasis on Torah study amongst various groups within Judaism. For those dissatisfied with the Temple cult as well as for the Temple priests themselves the Torah provided a means to define one’s Jewish identity in a country under foreign dominion. The destruction of the Temple only strengthened this element of Torah study which already existed before. Now Torah scholars, whether they had been priests, Pharisees, Zealots, Essenes, or Christians, became the guardians of Jewish identity » (Hezser, op. cit., p. 77).
[14] Strack et Stemberger, op. cit., p. 25. Voir aussi Marcel Simon, Verus Israël : étude sur les relations entre chrétiens et juifs dans l’empire romain (135-425), Paris, Boccard, 1964, pp. 12-13.
[15] Gedaliah Alon, Jews, Judaism, and the Classical World, Jerusalem, 1977, p. 294 (cité par Hezser, op. cit., p. 66 n. 78).
[16] Il est important de noter que la littérature rabbinique raconte l’histoire de sa propre fondation, sans la mettre pour autant en relief. Aucun recueil talmudique ou midrashique ne commence par le récit de la fuite de Rabban Yoḥanan. Comme nous l’avons indiqué plus haut, les rédacteurs rabbiniques donnent parfois l’impression que leur mouvement commence bien avant la destruction, de manière à minimiser son aspect rénovateur.
En réalité, tout autre rôle que les rédacteurs auraient attribué à l’histoire « fondatrice » de leur mouvement aurait été en désaccord avec l’ensemble de la littérature rabbinique. Si ce récit occupe une place marginale (mais non insignifiante) dans cette littérature, cela est dû aux aspirations non historiques des rédacteurs rabbiniques comme nous l’étudierons dans le troisième chapitre. La littérature rabbinique n’a pas pour objectif de nous donner une leçon d’histoire, ni au niveau de l’histoire universelle, ni au niveau de l’histoire du peuple juif, ni d’elle-même. Si elle emploie des éléments historiques et mentionne des événements figurant dans le temps, c’est pour transmettre des idées et des valeurs qui seront utilisées par ceux qui vivent sous le joug du royaume du ciel dans ce bas monde. La littérature rabbinique n’est pas proprement dite biographique ni autobiographique, en ce sens qu’elle ne cherche pas l’objectivité historique et ne prétend pas le faire. La seule « biographie » qu’elle raconte est celle de ses adeptes, qui par leur étude et leur pratique deviennent ses sujets – des sujets de la Loi rabbinique. Les idées que cette littérature exprime et élabore sont issues de Dieu et ne peuvent donc pas avoir d’histoire. Pour les rabbins, la Loi qu’ils travaillent est la même que celle révélée aux fils d’Israël dans le désert, et elle précède même la création du monde ; sa vérité et sa pertinence ne sont pas dépendantes de ce monde, même si elles ne peuvent être manifestées qu’en lui. Ainsi, la littérature rabbinique est à la fois éternelle (en ce qu’elle parle la Loi divine) et concrète (en ce qu’elle développe et décrit les manifestations de cette Loi dans ce monde). Elle n’est pas historique, même si elle utilise l’Histoire et, en un certain sens, s’adresse à elle. Le récit de son commencement ne fait pas exception. En ce qui concerne les sources rabbiniques, la destruction du Temple est donc une construction littéraire qui marque un tournant historique important sans représenter un moment décisif (tel que la venue ou la mort de Jésus dans les évangiles). Cf. Ephraim E. Urbach, « Halakhah and History » in R. Hamerton Kelly et R. Scroggs (éds), Jews, Greeks and Christians, Religious Culture in Late Antiquity. Essays in Honor of W. D. Davies, Leyde, Brill, 1976, 112-128.
[17] Strack et Stemberger, op. cit., pp. 25-26. Selon Mireille Hadas-Lebel, « Le rôle central attribué à Yoḥanan B. Zakaï nous fait saisir non ce qui s’est réellement passé pendant le siège de Jérusalem, mais les principales préoccupations des esprits qui ont formé la légende. Le père fondateur des écoles qui naissent après 70 est le prototype du nouveau héros proposé à la vénération populaire : le sage, le savant » (Mireille Hadas-Lebel, Jérusalem contre Rome, Paris, Cerf, 1990, p. 145).
[18] Il paraît invraisemblable que la destruction ait pu supprimer toute aspiration politique de la part des prêtres. Nous allons citer plus tard quelques références rabbiniques faisant allusion à cette tension. Plusieurs enseignements du début de l’époque tannaïtique ont été rassemblés dans le traité Eduyot (« témoignages ») de la Mishnah (et de la Tossefta). Comme le montre Avraham Aderet (op. cit.,), ce traité est un instrument littéraire employé par les rabbins afin d’établir leur autorité et d’invalider celle des prêtres. Entre autres y sont discutées des questions généalogiques, par lesquelles on comprend que les descendants de prêtres prétendaient à des privilèges politiques et économiques dans la société juive, après l’an 70, et que le mouvement rabbinique en partie prétendait également s’opposer aux prétentions des prêtres.
Les sources rabbiniques attribuent à Rabban Yoḥanan, fils de Zakaï, neuf « règlements » (takanot), la plupart d’entre eux promulgués par lui après la destruction. Selon l’historien israélien Shmuel Safrai, « il semble que Rabban Yoḥanan, fils de Zakaï, ait beaucoup travaillé sur le plan théorique et pratique, afin de poser les fondements du mode de vie de la nation, n’ayant plus à disposition le Temple pour les sacrifices » (Shmuel Safrai, « Nouvelles perspectives au sujet du statut et des actes de Rabban Yoḥanan fils de Zakaï après la destruction » (en hébreu), in Isaiah M. Gafni (éd), Studies in Jewish History in the Mishna and Talmud Period, Jerusalem, The Zalman Shazar Center For Jewish History, 1994, 62-85, p. 70). Au sujet d’un de ces règlements visant à déterminer le début du mois (rosh ḥodesh), Safrai écrit : « En théorie, on peut dire qu’il s’agit de tirer des conclusions sur une nouvelle réalité après la destruction, et non pas d’une modification de la Halakhah [la loi rabbinique]. Or, un des aspects caractéristiques de la Halakhah est la tendance à laisser en place les lois et les réglementations, même si les raisons de leur existence ont disparu […] On reconnaît dans ce règlement, comme dans d’autres [de Rabban Yoḥanan], l’intention de dissocier l’ordre des commandements de la communauté de celui du Temple. » (op. cit., p. 74).
[19] « Les Juifs se conduisent comme les Gentils, sauf qu’ils ne reconnaissent qu’un Dieu. Il s’agit là de quelque chose qui leur est particulier, et qui nous est étranger. Pour tout le reste, cependant, nous partageons le même terrain – temples, sanctuaires, autels, rituels de purification, certaines injonctions où nous ne divergeons pas les uns des autres, ou bien seulement de façon insignifiante. » (Julien, Contre les Galiléens, fragment 72, cité chez Guy Stroumsa, La fin du sacrifice : Les mutations religieuses de l’Antiquité tardive, Paris, Odile Jacob, 2005, p. 106).
[20] Seth Schwartz, Imperialism and Jewish Society. 200 B.C.E to 640 C.E. Princeton, Princeton U. P., 2001, pp. 222-239.
Un passage du Talmud de Jérusalem suggère qu’au début de l’époque ammoraïque les rabbins en Palestine faisaient preuve d’une certaine souplesse à l’égard des images (TJ Avodah Zarah 3, 42d, 3. Cf. Marcel Simon, op. cit., pp. 42-43). Le Targoum Pseudo-Jonathan, traduction commentée en araméen de la Pentateuque, précise au sujet du verset Lévitique 26, 1 (« Vous ne vous ferez pas d’idoles… »), que la production des images est autorisée à condition qu’elle soit destiné au culte juif dans la synagogue (« vous pourrez graver sur le sol de vos temples des images et des portraits sous réserve que vous ne vous prosterniez pas devant eux »). Cette traduction, rédigée en Palestine aux premiers siècles de notre ère, n’est jamais mentionnée dans le Talmud et présente d’autres contradictions avec le discours rabbinique outre la permission de produire des images dans la synagogue.
[21] Seth Schwartz, op. cit., pp. 136-142.